PEINTURE LYONNAISE Henri Vieilly

Henri VIEILLY
(1900 – 1979)
Dans un siècle marqué par les avant-gardes et les ruptures, Henri Vieilly a su préserver et transmettre cette tradition française de l’émotion picturale, prouvant que la modernité peut aussi se nicher dans la fidélité à certaines valeurs éternelles de l’art.

Dans le paysage artistique lyonnais du XXe siècle, la figure d’Henri Vieilly se dessine comme celle d’un maître discret, un peintre-poète dont l’œuvre transcende les frontières entre réalité et rêve. Né le 11 décembre 1900 à Cours dans le Rhône, dans une France qui entre dans le nouveau siècle avec ses bouleversements artistiques, Vieilly incarne une certaine tradition picturale française, celle qui privilégie l’émotion intime à l’éclat du monde.
Les années de formation : de la soierie à la peinture.
Le parcours de Vieilly commence de manière révélatrice à l’École des Beaux-Arts de Lyon, dans la section “dessin de soierie”. Cette formation initiale, ancrée dans la tradition industrielle lyonnaise, témoigne d’une époque où l’art et l’artisanat se côtoient encore intimement. Mais c’est vers la peinture pure que ses professeurs l’orientent, reconnaissant en lui une sensibilité qui dépasse le simple ornement textile. Dans les ateliers de l’École, il noue des amitiés durables avec René Chartres et Pierre Pelloux, formant ainsi une génération d’artistes qui marquera l’art lyonnais.
L’artiste au quotidien : entre commande et création.
Pour survivre, Vieilly accepte les contraintes du métier d’artiste : portraits sur commande, travaux de restauration. Ces activités, loin d’être alimentaires, façonnent sa technique et affinent son regard. Dans chaque portrait commandé, dans chaque oeuvre restaurée, il apprend les secrets de la matière picturale, développe cette maîtrise technique qui sera le socle de sa liberté créatrice.
Le pédagogue inspiré : transmettre l’émotion
De 1942 à 1970, Vieilly enseigne le dessin à l’École des Beaux-Arts de Lyon. Plus qu’un simple professeur, il devient un passeur d’émotion, formant quatre générations d’artistes. Parmi ses élèves figurent des noms qui brilleront dans l’art contemporain : Jacques Truphémus, Henri Lachièze-Rey, Régis Bernard, James Bansac. Son atelier aux Terreaux, décrit comme un “coin de ciel sur la terre”, devient un sanctuaire où se transmettent non seulement les techniques picturales, mais surtout cette capacité à transformer le quotidien en merveilleux.
L’univers poétique de Vieilly : entre cirque et paysages imaginaires
Le style de Vieilly se révèle dans sa capacité unique à créer un univers poétique personnel. Ses thèmes de prédilection – le cirque avec ses acrobates, clowns et musiciens, les paysages imaginaires peuplés de cerfs-volants et d’oiseleurs – témoignent d’une vision du monde où la légèreté triomphe de la pesanteur. Ses compositions, empreintes d’une pudeur toute classique, vibrent d’une émotion contenue qui transforme chaque scène en conte visuel. Dans ses toiles consacrées au cirque, Vieilly ne peint pas seulement des artistes, mais des êtres suspendus entre terre et ciel, métaphores de la condition humaine. Ses clowns ne sont pas grotesques mais touchants, ses acrobates incarnent la grâce fragile de l’existence. Cette humanité profonde traverse toute son œuvre, qu’il s’agisse de portraits ou de paysages.
L’art de la légèreté : une esthétique de la suggestion
Le génie de Vieilly réside dans sa capacité à suggérer plutôt qu’à démontrer. Ses paysages imaginaires, où dominent “la légèreté et le silence perceptibles dans leurs moindres nuances”, créent une atmosphère de contemplation sereine. Les oiseleurs “perchés sur leurs longues jambes, aériens, dominent la pesanteur du monde” – cette image résume parfaitement l’esthétique de l’artiste : une élévation spirituelle qui transcende le réel. Sa technique picturale, nourrie par des années de pratique et d’enseignement, se met au service de cette poésie visuelle. Chaque coup de pinceau semble pesé, chaque couleur choisie pour sa capacité à évoquer plutôt qu’à décrire. Cette économie de moyens, cette pudeur dans l’expression, font de Vieilly un peintre de la nuance et de la suggestion.
L’héritage d’un conteur d’images
Quand Henri Vieilly s’éteint en 1979, il laisse derrière lui plus qu’une œuvre : un regard sur le monde, une manière de transformer le quotidien en poésie visuelle. Son influence perdure à travers ses élèves devenus maîtres à leur tour, mais aussi dans cette vision de l’art comme consolation et élévation spirituelle. Ses toiles, réunies lors de l’exposition rétrospective de 2003 qui présentait “près de 70 toiles inédites ou peu connues”, révèlent un artiste complet, capable de passer du portrait intimiste au paysage onirique, du réalisme à la fantaisie, sans jamais perdre cette unité de ton qui fait les grands créateurs.
Henri Vieilly demeure ainsi une figure singulière de l’art lyonnais, un peintre-poète dont l’œuvre continue de toucher par sa capacité à révéler la beauté cachée du monde, à transformer l’ordinaire en extraordinaire par la seule magie de la peinture. Dans un siècle marqué par les avant-gardes et les ruptures, il a su préserver et transmettre cette tradition française de l’émotion picturale, prouvant que la modernité peut aussi se nicher dans la fidélité à certaines valeurs éternelles de l’art.
Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Vieilly choisit la discrétion. Sociétaire du Salon du Sud-Est, il expose “quelques toiles” et “participe volontiers aux expositions de groupe où figurent ses amis”. Cette approche modeste de la carrière artistique lui permet de “se consacrer paisiblement à son œuvre dans l’atelier loin du tumulte du monde de l’art”. Cette philosophie de la création, privilégiant l’authenticité à la notoriété, donne à son travail une sincérité rare.
